ce que vos yeux vairons

Carnations

Derrière la bastide, nos quartiers, une éclosion de toiles, celles des filles, celles des garçons. La vieille tente de l’armée que nous partagions, Julie et moi, sans double toit, un four kaki mangé aux mites, la myriade des petits trous au travers desquels la lune coulait le néon de ses aiguilles, blanches et fines; au-dessus de nos têtes, presque à la belle étoile, un planétarium et ses constellations inédites, dans le tissu dévoré depuis longtemps par des légions ternes de papillons.

Bien des années plus tard, un hammam damascène; le bassin silencieux où je dérivais, la coupole, briques de terre, étoiles de verre. Le soleil hachait l’air, le bronze de ses rayons se perdait dans l’eau fraîche, parfois sur un carreau de peau.

Le même velum, l’un sombre, l’autre clair, Damas et la Drôme, sous mes paupières, la nuit, son goût puissant, Nimègue, et le Liban.

Bergeron

Mon oncle avait fini par me mettre au tri, il était soulagé, et moi aussi. Les paniers d’osier étaient lourds, Dressi m’aidait, il remplissait mon panier, en plus du sien, il avait la cadence, Dressi, le chibani.  Il m’aimait bien, je crois, il parlait peu, il ne savait pas bien parler, mais il savait tout des abricots. Avec lui, j’appris à choisir les plus mûrs, ceux qui devaient partir à la confiture, ceux qui ne faisaient pas mal au ventre, à force d’en trop manger. Le soir, Dressi rentrait chez lui, il ne restait pas avec nous sous le grand platane, à dévorer tout ce qui nous tombait sous la dent. On avait faim de viande, de choses chaudes.  Il y avait là du vin, le soir qui tombait, et l’odeur chauffée de la lavande dans les champs. Deek s’est installé de l’autre côté de la table. Il est juste en face de moi.

 

Les abricots

La mémoire, sa menthe fraîche. Un Mentos qui craque sous la dent, pour avoir bonne haleine. Descendre au jardin, remonter les allées, les mains traînant leur chalut sur les plantes. Là, le buisson de menthe, son odeur de chewing-gum froissé. Remonter encore, remonter les années, la pente de la petite colline, la Drôme d’il y a loin maintenant, celle des premiers étois, Deek adossé à mon souvenir, à l’ombre du tronc d’un grand arbre, assis là, en ce milieu de juillet, peut-être à m’attendre, lui et sa pagaille de cheveux blonds, la menthe glaciale de son regard, le ciel ouvrait les yeux, et je me tenais là devant lui, pour la première fois.