ce que vos yeux vairons

Mois : juillet, 2017

K clinique

Pour le soutenir,

Des os ont poussé en mon

Coeur, je tombe, se brisent.

Vers le hameau

Près de Monpazier, où sont les lourdes arches de sa place carrée, il faut s’enfoncer. Un chemin agricole, qui bringuebale; on aperçoit parfois le ciel entre les fûts des arbres; quand la mousse serrée des feuilles s’écarte, un coup de gouache pastel, et l’air et la lumière se chargent, brassin des bleus, des gris ardoise, du vert-poussière qui tombe des branches, sous leurs encorbellements, les carreaux glauque d’un bassin vidé de son eau. Rouler, on ferait presque la planche, les mains croisées sous la tête, si la mer couchait ici sous nos roues, le turquoise des vagues de ses frondaisons.

Eux deux

Je rentrai chez moi.
Ouvrir le médaillon, les deux valves d’argent d’un coquillage, dire bonjour d’un air prudent, le silence.
Les deux visages ne comprennent pas la langue, le lourd chignon de la femme me dit qu’elle vient d’un autre temps, d’un autre pays, peut-être.
Peut-être sont-ils sourds, elle et lui, tout ce temps passé, front à front, au sein d’une alcôve; les gonds se font prier, le petit bouton qui déclenche l’ouverture des deux pans du pendentif est enfoncé, sans doute a-t-il dû servir souvent, une main aimante a dû l’actionner souvent, fébrile.
Etait-ce lui, était-ce elle, qui a laissé la marque mince d’un ongle sur le boîtier, je ne sais pas, d’eux, il n’y a pas d’autre empreinte.
Je referme le bijou. Je le porte à mon oreille, j’écoute, et ne comprends d’eux qu’un bruissement, un bruit de mer qu’ils parlent depuis longtemps, en tête-à-tête.

Naguerréotype

J’ai acheté.
Des vies arrêtées depuis longtemps, des visages, leurs aplats, noirs et blancs, il me manque leur voix, on ne peut pas tout acheter.
Leur histoire, je pourrais la raconter.
L’antiquaire emballe le médaillon.
La boîte n’est pas d’origine, me dit-il
Ce n’est pas grave, ce n’est pas pour un cadeau.

La noce

Il y a, il y eut A.S.

S, l’aplatir sur une enclume, le zig-zag d’un Z, A.Z., presque d’autres initiales, Alexis Zorba, après tout, Alex, c’est aussi les Balkans. Je ne le connaissais pas, je l’ai croisé à son mariage, j’ai dû le féliciter, sans doute, lui, et son drôle de ménage, tout deux très beaux, très grands, un drôle d’attelage. Je le revois, un bout de tout petit enfant pendu au bout des doigts, Clémence commençait à marcher à peine, et sa femme qui papillonnait dans le jardin, leur fille était bien où elle était. Je ne connaissais personne, je m’assis dans le jardin à la place qui m’était assignée par un petit carton. Derrière moi, le labour de mes talons dans le gazon spongieux, il avait plu, il allait encore pleuvoir, et Charles, son frère, smoking noir et pieds nus, qui foulait l’herbe parce qu’il faisait chaud, peut-être avait-il mal aux pieds, comme moi. Je ne m’étais pas déchaussée.

D’un pied sur l’autre

Le Ring, la ceinture de bitume, la route périphérique, tourner autour, un coup de limonaire, le manège s’ébranle, les petits chevaux de bois s’animent, je tourne autour du pot, j’hésite à prendre l’artère qui ne tourne plus en rond, qui mène droit au coeur de mon sujet. Quelqu’un, ce pourrait être vous.

Le bon génie

Remonter le temps comme un carrelet, la pêche étrange, le filet est troué, ce qui file, ce qui reste au fond de la battée, des herbes, du gros sable, de petits poissons argentés, et au milieu de l’inventaire, des cailloux de pyrite, parfois, la lueur d’une paillette, l’espoir d’une pépite.

La gemme des yeux, les bleus de ciel, les pers, l’onyx, et les odeurs, je débouche hier, ses flacons, et je salive, là, la lavande, Pour un homme, et là, peut-être est-ce ainsi que sentent les aubes au paradis, les anges ne sont plus harnachés, leurs ailes pendent à la patère, leur peau pour seul habit, et le rouge aux joues, partout.

Carnations

Derrière la bastide, nos quartiers, une éclosion de toiles, celles des filles, celles des garçons. La vieille tente de l’armée que nous partagions, Julie et moi, sans double toit, un four kaki mangé aux mites, la myriade des petits trous au travers desquels la lune coulait le néon de ses aiguilles, blanches et fines; au-dessus de nos têtes, presque à la belle étoile, un planétarium et ses constellations inédites, dans le tissu dévoré depuis longtemps par des légions ternes de papillons.

Bien des années plus tard, un hammam damascène; le bassin silencieux où je dérivais, la coupole, briques de terre, étoiles de verre. Le soleil hachait l’air, le bronze de ses rayons se perdait dans l’eau fraîche, parfois sur un carreau de peau.

Le même velum, l’un sombre, l’autre clair, Damas et la Drôme, sous mes paupières, la nuit, son goût puissant, Nimègue, et le Liban.

Bergeron

Mon oncle avait fini par me mettre au tri, il était soulagé, et moi aussi. Les paniers d’osier étaient lourds, Dressi m’aidait, il remplissait mon panier, en plus du sien, il avait la cadence, Dressi, le chibani.  Il m’aimait bien, je crois, il parlait peu, il ne savait pas bien parler, mais il savait tout des abricots. Avec lui, j’appris à choisir les plus mûrs, ceux qui devaient partir à la confiture, ceux qui ne faisaient pas mal au ventre, à force d’en trop manger. Le soir, Dressi rentrait chez lui, il ne restait pas avec nous sous le grand platane, à dévorer tout ce qui nous tombait sous la dent. On avait faim de viande, de choses chaudes.  Il y avait là du vin, le soir qui tombait, et l’odeur chauffée de la lavande dans les champs. Deek s’est installé de l’autre côté de la table. Il est juste en face de moi.

 

Les abricots

La mémoire, sa menthe fraîche. Un Mentos qui craque sous la dent, pour avoir bonne haleine. Descendre au jardin, remonter les allées, les mains traînant leur chalut sur les plantes. Là, le buisson de menthe, son odeur de chewing-gum froissé. Remonter encore, remonter les années, la pente de la petite colline, la Drôme d’il y a loin maintenant, celle des premiers étois, Deek adossé à mon souvenir, à l’ombre du tronc d’un grand arbre, assis là, en ce milieu de juillet, peut-être à m’attendre, lui et sa pagaille de cheveux blonds, la menthe glaciale de son regard, le ciel ouvrait les yeux, et je me tenais là devant lui, pour la première fois.