ce que vos yeux vairons

Grand brûlé

Le ciel, ce soir, rouge, rose-grès, les îles Sanguinaires au-dessus des toits, l’embrasement d’une joue, puis tout s’apaise, du feu ne reste rien, l’idée d’une braise, une trace noire, un nuage qui s’assombrit.

Train de nuit

On était tous là à guetter.
Derrière les vitres gelées.
Le grésil, le verglas.
Enfin, le soir.
Il s’est mis à neiger.
Une poudre piquante.
Alors Philippe m’a dit « On y va »
Le rassemblement, c’était devant le parvis de l’église.
Il en venait de partout, des comme nous.
Une génération spontanée de bonnets de laine qui tiennent trop chaud, et de moufles qui prennent l’eau.
Des fratries, des solitaires.
Christian, Thierry, Myriam.
Et Jacques, Francis, et Serge.
Direction.
La Volperschau.
La Volperschau, vous voyez, c’est ce grand trou, à flanc de butte, à l’orée de la forêt.
Une excavation énorme, un cratère lunaire.
Un vestige, enherbé, maintenant, depuis le temps.
Elle est loin, cette nuit du quatre décembre d’il y a longtemps, où mon petit village a été libéré.
Un jour de liesse sûrement.
Il a été totalement rasé.
Mais c’est du passé.
Et nous voilà tous, là, les petits-enfants, à jouer sur la bosse d’un dégât.
On ne disait pas encore collatéral en ce temps-là.
Ce soir-là, la Volperschau était une patinoire, et nous avions la lune pour tout réverbère.
Nous avions tous nos luges, des patins affûtés comme des rasoirs sur une carcasse de bois.
La composition du train était arrêtée depuis longtemps.
Les grands avaient étudié la chose soigneusement.
Philippe était le plus grand.
C’est lui qui guiderait.
Ensuite, il y aurait Christian, et Jacques.
Myriam et moi, on nous a intercalées dans le paquet.
Francis, et Serge, les pousseurs.
Thierry était le plus petit.
Alors on l’a installé comme un cornac sur le dos de Jacques.
Myriam et moi étions les seules filles.
Qu’y pouvions-nous, si les autres garçons n’avaient pas de soeur.
On avait peur.
Les luges se sont arrimées les unes aux autres.
Nos bras et nos pieds les solidarisaient comme des boggies.
Et ça a commencé à pousser.
De plus en plus fort.
Je crois que c’est moi qui y ai lâché la première.
Peut-être Myriam.
Nous deux, sûrement.
En même temps.
Le train a déraillé au bas de la pente.
On s’est fait engueuler.
Evidemment.
Il fut décidé ce jour-là, que les filles feraient luge à part.

Je déteste les sports d’hiver.

Iago

Fauve, et noir.
Un beau chien.
Docile.
Jusqu’à la blessure.
Ses crocs dans la pommette de mon frère.
On ne joue pas avec le collier d’un chien.
Alors, les cris.
Les aboiements.
Fuir dans la cour.
Et par la fenêtre, regarder.
Le sang, Philippe.
Le monde s’affaire autour de mon frère.
Et l’on m’oublie.
« Je suis là ! »
Je tape dans le carreau, et mon poing passe au travers du verre.
Moi aussi, je l’ai.
Ma blessure de guerre.

Le verger

Une forêt ordonnée.
Corsetée.
Des fûts, posés sur un échiquier.
Une section des bois, comme dans un orchestre.
Par le quadrillage des allées, un air saturé.
Des arias somptueuses, l’odeur échevelée de la cox orange.
La bure grise d’une reinette, ses laudes murmurées.
Un tapis de haute lisse, où se mêlent, fil de trame, fil de chaîne, le musc à sa soeur la plus modeste.

Alors je pense à mon cognassier.
Mein Quittenbaum.
Libre de tout.
De ne pas être beau.
De ne pas être taillé au cordeau.
De ne sentir rien.
De partir de mon jardin.
Il ne tient qu’à ses racines.
De me quitter.
Peut-être pas.

Pressing

L’ossature, bois de
Balsa, défroissage à sec,
Membrures chiffonnées.

Firmament

Le ciel, ce matin.
Longues lianes de kelp, une mer, et
Ses nuages qui vaguent.