« Fields of barley »
Ce sont, aux arbres,
Feux immobiles du soleil
Assoupi. Lampions.
Ce sont, aux arbres,
Feux immobiles du soleil
Assoupi. Lampions.
Tu rougis, soleil.
Est-ce de nous voir ainsi, fruits
Pâles, et engourdis.
Midi au ciel haut.
Le soleil, sa foison, son
Savon sur ma peau.
Dans la maison aux
Bois dormants, compter le temps.
Ils sont 7, horloges,
Pendules, coucou à
Donner l’heure à la nuit en
Canon. 12 fois 7.
Moussues, s’appuyant
Au pied du grand arbre, les
Pierres couchées, et leur
Aux pieds de l’arbre.
Un tapis de haute lisse.
Des bogues,
Un amas d’échardes,
De coques vides,
Et un marron,
Sorti de son oeuf
Par les pieds.
Prêt à s’enraciner.
Je voudrais prier, et ne sais où m’agenouiller. M’entendra-t-Il.
Chapitre 4
Oncle Michaël avait réservé en bas.
En bas de l’immeuble sombre et haut, il y avait la rue.
Et au coin, un petit restaurant.
Il y avait devant un arbre.
L’arbre avait les pieds cerclés de fer.
C’était pour le protéger des pieds des passants.
Le restaurant avait sorti sa bannière, un rideau rayé jaune et blanc.
Il faisait soleil.
Ses rais changeant dans la lumière.
Un tapis tremblé posait sa lisse sur le trottoir.
Il balisait le bitume, et le jonchait, comme on le faisait chez Hans à la fête-Dieu, des pétales de ses rayons.
Oncle Michaël et tante Rebecca passèrent sous le dais.
Hans les suivit.
Et ils entrèrent dans le petit restaurant.
Le petit restaurant avait un nom.
Il s’appelait «Chris’s », comme son patron.
Christopher les accueillit.
La chaleur de son « Hi, come on ! »
Le restaurant était tout petit.
Quelques tables.
Aux petits murs, une foule de visages.
Des photos de partout.
Des paysages.
Il y avait des oliviers.
Des vieilles femmes en tablier.
Des rues encombrées, avec des chaises sur le rebord des trottoirs.
Et le blanc et le noir des robes et des pantalons, assis sur les chaises.
Leurs mains sages posées sur leurs genoux.
Ils souriaient, timides, au photographe.
Les photos étaient gondolées.
Elles étaient là depuis longtemps au soleil.
Le ciel blanc de l’été les avait un peu jaunies, et ombrait les traits que le temps avait tannés.
Christopher suivit sans rien dire les yeux qui se posaient sur les murs.
Hans regardait.
Tous ces gens qui se penchaient vers lui.
Une assemblée de papier.
— You see, boy, here, mia mamma. Mon père, dit Christopher en désignant un mur qui souriait de loin.
— Italy, you know. My land. The land of my father.
Le mur souriait à Hans aussi.
Et une petite croix, posée sur un tablier de là bas, brillait sous un soleil brûlant.
Des oliviers bruissèrent.
O sole mio
— Come on, Mike, tu me présentes ? dit Christopher à oncle Michaël.
— C’est Hans, un neveu. Il vient d’Allemagne, tu sais ce que c’est, Chris …, lui répondit oncle Michaël.
— Et c’est son anniversaire aujourd’hui, dit tante Rebecca.
— On vient fêter ça, ajouta-t-elle.
— Son anniversaire !
— Tu ne m’avais rien dit, Mike, s’écria Christopher.
— Come on, boy ! et d’un mouvement ample, il étreignit Hans.
Hans, enfermé dans le cercle puissant et chaud de deux bras, forts comme des troncs.
Ils sentaient fort.
Ils sentaient bon.
Comme ceux de son père, après les champs.
La sueur et le foin.
Et la main de Christopher qui s’abattait sur la tête de Hans.
Et l’ébrouait comme un jeune chien.
— Faut fêter ça !
Et il disparut dans la cuisine.
Et en revint.
Les bras chargés.
Avec Louisa et Massimo.
La serveuse.
Et le cuisinier.
Et des bouteilles d’Asti spumante.
O sole mio
Il chantait.
Et débouchait le vin mousseux.
Les coupes débordaient.
Il versait trop vite.
Le vin faisait des petits ronds de soleil sur les nappes.
— Welcome in America, son ! dit Christopher.
— Faut fêter ça !
— On est pareil tous les deux !
— On vient tous les deux de là bas, pas vrai ?
— Oui, dit Hans.
— Alors, on se comprend ! ajouta Christopher.
Les murs dansaient la tarentelle.
Un soleil brûlant de juin répandait son miel sur les têtes.
Les cigales stridulaient de tous les violons de leurs ailes.
L’air sentait l’ail et la myrte.
L’air sentait l’ail, et les chansons tournoyaient entre les petits murs.
— J’ai fait la pastaciutta, tu aimes ça, dis? demanda Christopher à Hans.
— Je ne crois pas qu’il connaisse, dit tante Rebecca.
— En Allemagne, on ne cuisine pas comme ça.
— Doesn’t matter. Tu vas goûter, tu verras, tu m’en diras des nouvelles ! dit Christopher à Hans.
Et il remplissait les verres.
— Salute !
Les bouteilles s’entrechoquaient, et le vin perlait sur les lèvres.
— Dis donc, c’est bon ça, dit oncle Michaël.
— Ah, ah, y a pas que des mauvaises choses, par chez moi ! dit Christopher.
Et son œil cligna complice pour Hans.
Le petit saphir.
Son cœur qui cognait.
— Il n’y a pas que des mauvaises choses par chez moi !
Le petit saphir remercia, dans un italien hésitant, cette voix chantante qui disait ici, le beau et le bien de là bas.
De chez eux.
Hans était un peu perdu.
Cette tempête de voix, de vin.
Et les chansons qui finissaient de le griser.
Quand une main douce se glissa derrière son oreille.
Il chercha la main.
Et vit Louisa, un doigt glissé dans une coupe, qui posait son chrême de vin sur les têtes qui devisaient, joyeuses.
— Ça porte bonheur ! Prends ! disait-elle.
Et elle ondoyait.
Oncle Michaël.
Et tante Rebecca
Tante Rebecca grommelait un peu.
Sa permanente.
Mais elle était contente quand même.
Louisa n’avait oublié personne.
Tous avaient reçu son baptême.
Sans exception aucune.
Le vernis lui aussi avait été béni.
Alors vinrent, fumants, de la cuisine, les pâtes, et le pain, et les olives noires, posées comme des yeux noirs sur les pâtes en cheveux.
Les assiettes, le Stromboli .
Les tomates avaient puisé le soleil dans les cieux.
Un rouge heureux d’Italie.
Il y avait là le maquis, une colonne romaine, et un berger assis sur une vieille pierre.
Le berger sortit de sa besace une flûte.
O sole mio
La chanson se faufilait.
Et Louisa et Massimo et Christopher reprenaient.
Bruits de casseroles, et les voix qui s’accordaient couvraient le tintamarre.
L’air était gai et souriant.
Oncle Michael ne connaissait pas les paroles.
Mais il souriait.
Une chanson sans paroles.
Et tante Rebecca.
Ses doigts rouge tomate qui donnaient le la sur le formica.
Un pont de doigts entre Brooklyn et la Basilicate.
Les clients qui entraient essuyaient leurs pieds sur un pavé de la via Appia.
Christopher les emmenait aussitôt pour un tour de gondole.
Ils faisaient avec lui le tour du propriétaire.
— Mike, goûte-moi ça ! disait Christopher.
Et il servait des verres de grappa.
Et le limoncello.
— Pour les dames, all right !
Le primitivo, rouge sang, coulait.
Les pétales de coppa.
Le salami qui ouvrait grand le gras de ses yeux.
La gourde de la scamorza qui pendait à la ceinture de Christopher.
Un holster.
Pour un bandit de grand chemin.
Bon comme le bon pain.
— Louisa ! Le panforte ! Les amandes ! commandait-il, en bon géant.
C’était la saison.
Les amandes fraîches.
Leur vert tendre.
Hans en prit une entre ses doigts.
En cassa l’enveloppe.
Et tendit le fruit à sa mère.
Le petit saphir grignota de toutes ses petites dents.
— Merci, Hans, lui dit-elle.
Et Hans leva son verre silencieusement.
— Zum Wohl, Papa ! dit-il en triquant avec un convive, transparent comme l’air du printemps.
Au verre qu’élevait Hans, vers son père resté de l’autre côté d’ici, Christopher servit, joyeux, une rasade d’eau de vie.
— Je savais que tu aimerais ça ! dit-il à Hans.
— C’est bon la grappa, hein ?
— C’est la fête, ça tourne la tête, c’est ce qu’il faut !
Christopher riait, fredonnait, servait les victuailles.
Il avait un mot pour tous.
Un mot pour chacun.
L’entrain d’un tourbillon.
—Ah, j’aimerais encore avoir vingt ans, le bon temps, hein Mike ?
Oncle Michaël ne dit pas non.
Et tante Rebecca gloussa, le rouge aux joues.
Un rouge timide, comme la jeune fille de vingt ans qu’elle avait du être un jour.
Un rouge rosé, comme une joue.
Un rosé qui n’avait pas encore cédé le pas devant le rouge baiser, et le carmin d’un vernis.
— J’ai dix neuf ans, dit Hans.
— Ah, mais c’est encore mieux. Tu es entre les deux, répondit Christopher.
— Déjà plus dix-huit, pas encore vingt.
Il comptait.
Son arithmétique.
— Tu as déjà franchi un cap. Mais le meilleur reste à venir, son !
Il riait.
Entrait dans la confidence.
D’un air mystérieux, il laissait entrevoir un avenir radieux.
— Le monde, à tes pieds, Hans ! dit Christopher.
— La vie devant toi !
— Pas vrai qu’il a la vie devant lui ?
Il interpellait les convives en ouvrant les bras, comme un seigneur sur son monde.
Ses bras, déployés comme une promesse.
Un prêtre qui lui promettait le bonheur.
O sole mio
Christopher.
Un ciment virevoltant.
Le grand ordonnateur de la fête.
Ses bras, comme les pales d’un moulin.
Ils donnaient le tournis, mieux que l’asti spumante, mieux que la grappa.
Ils distribuaient les olives.
— Tiens, prends, disait-il.
— Faut pas rester le ventre creux !
— Prends encore un gressin, ils sont tout frais !
Le restaurant.
Une ruche.
Les abeilles chantaient des chansons de là bas.
Des chansons de gondoliers.
Des airs d’opéra.
Il avait une belle voix, Christopher.
Un Caruso des fourneaux.
Mais quand il chantait «O sole mio», quand il reprenait «La donna è mobile» de sa belle voix de baryton, c’est Naples qui s’invitait dans le petit ristorante.
Les accents se mélangeaient, comme dans un port.
Americano, italiano, et tutti quanti.
Et quand il saisit tante Rebecca par la taille pour un pas de danse, ce fut l’effervescence.
Les tables se poussèrent comme par enchantement.
Les femmes passèrent une main anxieuse dans leurs cheveux, réajustèrent une boucle, un cran.
Dans le restaurant poussèrent les platanes d’une piazzetta.
Il y avait un ciel bleu, et une fontaine, et le linge qui pendait aux fenêtres.
Les vieux prenaient le frais assis sur la margelle.
Les plus jeunes se mirent à danser.
Des siciliennes, des tarentelles, et des valses.
Et quand le nouveau monde s’invita sur le vieux continent, ce fut un déchaînement.
Les femmes, les jeunes, les vieilles, sautèrent sur leurs pieds, sans attendre un cavalier.
«In the mood» avait mis le feu aux poudres.
Il y avait du swing dans l’air.
La musique se mit à crépiter ses petites gouttelettes.
Et les jambes, jusque là sagement posées, se délièrent.
Et se mirent à sautiller.
Un peu, et de plus en plus fort.
Le vin, les cuivres, et la bonne humeur, main dans la main.
Christopher bondit.
Et enleva Louisa.
Cheveux lâchés, bandeau dénoué.
Elle volait sur les carreaux de ciment noir et blanc.
Ses cheveux noirs devenaient blonds comme ceux d’une Américaine.
Quatre jambes agiles, menuet compliquée de deux gazelles, l’une gracile et l’autre, moins légère, et plus sûre.
S’en suivirent de joyeuses empoignades.
Oncle Mike s’empara de sa cavalière.
Tante Rebecca calqua ses pas sur la cadence trépidante de son partenaire.
Et tous plongèrent dans la danse comme dans une eau vive.
Christopher laissa Louisa se détacher de lui et voler vers Hans.
Louisa, une anguille, un bouquetin, un chamois.
Pieds virevoltants et main tendue.
Une main, comme la baguette d’un magicien.
Qui désigne.
Qui choisit.
Qui n’acceptait pas le refus.
Alors Rosa poussa Hans.
— Mais vas-y !
Elle pouffait.
— Putzi, Putzi ne veut pas danser !
Et Peter, moqueur, qui rigolait.
Alors deux bras légers, et le bras d’une jolie sorcière arrachèrent Hans de son siège.
Et il entra dans le cercle de la danse.
Le petit saphir sourit tendrement.
— Hans. Ta main. Comme cela. Sur l’épaule de ta cavalière.
Le petit saphir guida une main.
Les pas suivirent.
Hans dansait.
Hans allait danser.
Il connaissait l’air.
Un air doux comme l’air.
Un air qui faisait tourner les têtes et les pieds.
Louisa tourna la tête vers Hans, échevelée.
— Yes ! Let’s dance again !
Son souffle haleté.
L’Arionola tournait et tournait.
Le sol se dérobait et tanguait comme une mer heureuse.
Le vin circulait.
Des verres aux veines.
Des veines aux têtes.
Des têtes aux cœurs.
Le vin, le sang de la fête.
Hans rompit les amarres.
Et se laissa entraîner.
Lentement.
— Je crois que tu lui as tapé dans l’œil, glissa Peter à son oreille.
Hans eut un petit sourire.
— Tu crois ? demanda-t-il à Peter.
— Je crois quoi ? lui demanda Louisa, essoufflée.
— Je crois que vous dansez très bien, Mademoiselle Louisa, lui répondit Hans
— Putzi ! Putzi !
Le concert de deux voix qui gentiment se moquaient.
Et le coucou qui pépiait, même si cela n’était pas l’heure.
Et Ramona qui se joignait au charivari d’un coup de manivelle.
Mais «In the mood» ne se démontait pas.
Les cuivres haussaient le col au-dessus de la mêlée.
Et tout s’accorda, le petit oiseau, le phono, et le big band.
Une cacophonie pour qui ne savait pas attendre.
Mais pour Hans, un chant choral.
Un bouquet de fleurs, d’ici et d’ailleurs.
Du plus beau métis.
Une musique un peu rapiécée, comme un boutis.
Un patchwork chatoyant.
Louisa.
Un saxophone soprano.
Elle accompagnait d’une gorge légère, et sûre et claire, les boucles, les envolées, les pas compliqués de la musique.
Elle vibrait comme une anche.
Sa voix.
Souple comme une branche.
Elle enveloppait Hans de bras, de chant, de notes modulées.
Un petit oiseau virevoltant.
Ici aussi, le printemps avait ses messagers.
Et les dents de Louisa, quand elle chantait.
Une rangée de perles qui égrenaient les notes.
Les perles dispersaient les trilles, comme on lance des bonbons de carnaval.
Des croches et des soupirs de confetti.
Hans, sa lenteur embarrassée.
Un trop plein de bras et de jambes, qu’il ne savait plus où poser.
Portée encombrée de notes et de rires, et de danseurs.
Hans, pierre des bras.
Qui retenait les élans.
Et paralysait un cœur éloigné.
Langue étrangère de la partition.
Hans était lourd sur le parquet.
Alors la cavalière se fit cavalier.
Et posa un mors léger sur les lèvres de son danseur.
Un baiser, comme une écume.
Un laisser-passer.
La jolie sorcière jetait son sortilège.
Les alphabets d’ici et d’ailleurs envoyaient leurs ambassades.
— Elle est très jolie, Hans, entendit-il par delà son épaule.
Une voix de là-bas.
L’accent, sa signature des champs.
Alors la main de Hans trouva sa place sur l’épaule de Louisa.
Elle n’était plus seulement une invitée.
Elle fut admise.
L’épaule, surprise à demi.
Céda le pas et se laissa guider.
Bras à bras.
L’équilibre.
Et le damier du sol se mit à trembler doucement.
Les carreaux noirs et blancs s’ouvrirent lentement, comme la corolle d’une fleur de faïence.
Et au milieu grandissaient le bois, les branches du grand marronnier.
Et toutes ses feuilles, comme les crosses d’une fougère, s’étiraient.
L’arbre sortait de son sommeil et suspendait sa frondaison comme une bannière.
Un arbre de mai en juin.
Le marronnier était en fête.
Haubanné comme une caravelle.
Il pendait de ses branches des élingues de rubans.
L’air était doux.
La brise promenait ses vagues et les rubans se soulevaient.
Des algues de bolduc.
Et par la grâce du vent, les raphias et les cordons tressaient leur résille autour du tronc.
Un corset de lacets se nouait.
Fil de trame, fil de chaîne autour du haut marronnier.
Et Rosa, comme un petit derviche en fleurs, unit ses doigts à ceux de la brise, pour tisser les croisillons qui enserraient la taille de l’arbre.
Le marronnier, aubier paré comme mariée, et jabot de feuilles.
Et ses racines, les pieds nus qu’une promise cache sous la faille de sa robe.
Quand la danse amena Hans et son elfe sous le grand marronnier, planté comme une ombrelle dans le petit ristorante, l’arbre frissonna, et il tomba sur eux, en une tiède neige d’été, un nuage de pétales nacrés.
Louisa, brindille échauffée par la musique.
Ses joues.
Deux petites cerises incarnat marquaient le haut de ses pommettes.
Une membrane qui continuait à vibrer, au son des cuivres et des bravos.
Elle était la danse.
Son expression heureuse.
Bondissante comme un cabri.
Elle entraîna Hans à l’ombre d’une banquette.
Sur la table abandonnée par les convives, les mikados des gressins, des olives comme les pions d’un jeu de dames, et des coupes d’asti spumante.
Louisa en saisit deux, à peine entamées.
— On dit chez moi que si l’on boit dans la coupe d’une autre personne, on peut lire dans ses pensées ! dit Louisa.
Elle tendit à Hans un calice qui pétillait comme elle.
Hans prit la coupe et but.
Et lut.
Un livre d’images qui sentait bon le soleil.
Un soleil dru, bleu et noir, comme l’aile d’un corbeau.
Comme les cheveux des gens d’Italie.
Il vit la mer prendre des reflets ardoise sur les têtes penchées sur ses flots.
Des pêcheurs levaient leurs filets.
Le père et les oncles de Louisa halaient leur manne.
Et les barques se balançaient, lourdes de poissons argentés.
Au port, les femmes attendaient dans le brouhaha des voix le retour des bateaux.
Il vit la mère de Louisa.
Une femme qui lui ressemblait.
Un peu plus grave.
Mais ses yeux souriaient aussi.
Ils guettaient l’horizon, et les voiles qui revenaient vers le rivage.
L’ovale du visage de la mère de Louisa.
Comme celui de Louisa, ses lignes à peine plus brouillées par les années.
Et sa peau, aussi brune que celle de Louisa était blanche.
Ici, le soleil ne donnait pas les mêmes couleurs aux peaux.
Un soleil des villes.
Pas un soleil des champs.
Moins mordant.
Un soleil d’Amérique dont les femmes d’ici se protégeaient.
Les joues de Louisa, comme une page blanche.
Ses yeux à peine soulignés d’une virgule.
Et le feu de ses joues, rouges du seul blush qu’avait conféré la danse.
Et la mer qui dansait sous les bateaux.
Les étals se dressaient.
La criée allait commencer.
La clameur, les odeurs de poisson frais.
Les poissons rangés droits comme des soldats, et qui attendaient.
Ils étaient humés, leurs branchies s’ouvraient comme des soufflets.
Une fois choisis, ils glissaient de l’étal au panier, sur un lit d’algues et de journal.
Sur les doigts de la mère de Louisa brillaient les ocelles des écailles, et sur son front, là où sa main chassait une mèche, brillait le point bleu d’une tesselle, râclée sur le dos d’un anchois.
Une aigue-marine.
La banquette, et sa pergola, où se penchaient pêle-mêle un olivier et un marronnier, où s’enroulaient les vrilles de la vigne, et des boucles de rubans et de cheveux.
Et les vrilles des voix et des chants et de la musique, poussées par les rouleaux d’une mer jusque sous leurs pieds.
Pieds nus sur le sable d’une plage d’été.
Et les pieds des danseurs, mêlés aux rires, aux trépidations de la musique, qui montaient en vagues vers la banquette.
Le refuge de Hans et de Louisa, dont s’approchaient les couples, comme des cercles concentriques s’élargissant sur l’eau, enfants d’une pierre qui ricoche au fil des flots.
Oncle Michaël et tante Rebecca giraient.
Christopher, emporté par ses ellipses, rebondissait d’un mur à l’autre de la petite salle à manger.
Ses exclamations, ses joies en italien, ses modulations, et ses échos américains le précédèrent de peu, avant qu’il ne débusque, comme un chasseur une paire de cailles, Hans et Louisa, retirés au frais de la banquette.
— Ah, les voilà !
Et l’ogre, bonhomme et joyeux d’avoir levé ses proies, noua ses bras, comme on jette un filet, sur les épaules de Hans et Louisa.
— Come on, boy !
Il hala à sa suite Hans et sa cavalière.
— Alors, les amoureux, on se cache !
Les grelots d’un rire rosé, les airs moqueurs de Peter.
— Putzi, Putzi est amoureux !
Hans debout.
Au milieu de la ronde.
Rosa et Peter avaient fermé leurs bras autour de lui, et tournaient.
Leur scie, leur ritournelle qui enfermaient Hans entre ses mailles légères.
— Putzi est amoureux !
Le vertige.
La sarabande des mots.
Comme les chevaux de bois d’un carrousel, Peter et Rosa avaient fermé l’anneau de leurs bras autour de Hans.
Prisonnier volontaire de deux cavales qui montaient et descendaient, au son du limonaire.
Ramona, Ramona, Ramona.
Le chignon de Rosa, le pompon de la victoire à décoiffer.
Les cheveux en fleurs à dénouer, pour refaire encore et encore un tour.
Hans tendait les bras.
Effleurait comme un aveugle les montures et leurs cavaliers.
— Attrape-moi, Hans, attrape-moi ! riait Rosa
Le chignon se dérobait, et se défaisait, faisceau de lianes qui flottaient blondes dans son dos.
Le manège s’arrêtait lentement.
Il fallait refaire le chignon.
Et recommencer.
— Rosa ! Attends ! dit Hans.
— No, son, that’s Louisa ! rigolait Christopher.
— Louisa, Louisa, Louisa, bella ragazza !
— Allez, bois un coup, ça te remettra de l’ordre dans les prénoms !
Louisa.
Rosa.
Cheveux noirs, cheveux blonds.
Et les rires qui parlaient de la même manière, là bas et ici.
Louisa, Ramona, Ramona
Yeux noirs, yeux bleus.
Les mêmes regards.
Le saphir et l’aigue-marine.
Qui brillaient d’un même éclat.
Et les mers.
Le grand marronnier, comme un phare, au milieu des champs de fleurs.
Et la mer, et ses barques qui pêchaient, ramenaient dans leurs filets des poissons, dont les nageoires s’ouvraient comme des ailes de papillon.
Les soleils, infusion légère du thé, et sirop noir du café.
Les soleils tièdes et chauds.
A l’échelle des peaux.
Tièdes et blanches.
Brunes et brûlantes.
Un même sang.
A peine différent.
Juste une question d’accent.
Louisa.
— Rosa, c’est la sœur de Hans, elle est restée là bas, dit oncle Michaël à Christopher.
— You’re alone here ? Ta famille n’est pas avec toi, son ? murmura Christopher.
— Non, je suis seul. Chez oncle Michaël et tante Rebecca, répondit Hans.
Autour d’eux, les éclats de voix, des bruits de fanfare, des parfums et les sueurs de la danse, les fumées de cigarette, et les plats qui fumaient, les assiettes qui attendaient, chignons de spaghettis et voile de tomate.
Christopher ne dit rien.
— Viens.
La douce houlette de son bras sur le bras de Hans.
Ils laissèrent derrière eux les odeurs d’ail, et les glissandos des clarinettes.
Sur le seuil du petit restaurant, là où poussait un arbre, chaussé de sabots de fer.
— Assieds-toi, Hans.
Christopher alluma deux cigarettes.
Adossés au mur de brique, chaud comme l’écorce d’un arbre au soleil de juin.
La rumeur des voitures et des klaxons, et les voix étrangères des talons qui martelaient les trottoirs.
Les ombres des immeubles qui croisaient leurs lignes et carroyaient le noir du bitume.
Des bouquets de rayons clairs coulant des branches d’arbres de béton.
Le soleil embastillé.
Se heurtant au verre des fenêtres.
Sa quête de branches, auxquelles il manquait les sequins verts de jeunes feuilles.
Regrets d’un soleil des villes pour son cousin des champs.
D’un soleil qui sentait le gas-oil, pour celui qui se penchait sur le parfum du calice des fleurs de juin.
Hans et Christopher.
Ce qu’ils se dirent, des mots en tresses d’oignons.
Zwiebel, et cipolla.
Et les liaisons de Brooklyn.
Le chianti arasait la rocaille, traduisait les silences, les hésitations.
La fumée des cigarettes, comme un ciment silencieux, estompait les mots trop lourds, les mots aigus comme des épines, et qui disaient l’absence et l’ennui, le mal du pays.
Heimveh.
Nostalgia.
Un macramé tissé à deux mains, deux langues ignorées et qui se languissaient de ne plus parler la langue de leur pays.
Ce qu’ils se dirent.
La mer qui lui manquait.
Une mère qui lui manquait.
Les voix, et leur musique.
La chaleur sous les pas.
L’herbe fraîche aux pieds du marronnier.
La lumière de l’air du mois de juin.
Le soleil sur l’eau.
Ses miroitements.
Et les ricochets des voix des pêcheurs sur les flots.
Ramona, o sole mio.
Leurs voix penchées sur les cigarettes.
Les cigarettes qui consumaient les doigts, petite brûlure parmi les souvenirs.
Le rappel qu’ils étaient ici.
Tout bas.
— J’ai un fils, dit Christopher.
— Il s’appelle Giovanni. Il est reparti chez nous.
— Ils ont besoin de lui.
— La vie est dure, là bas.
Christopher alluma encore deux cigarettes.
Et ils fumèrent.
Sans plus rien se dire.
Dans le petit ristorante, ils entendirent les pieds de chaise qui râclaient les carreaux de ciment.
L’après-midi s’était tari.
Les invités s’étaient évanouis comme une fumée.
Louisa et Massimo rangeaient les tables et la vaisselle.
Le temps avait passé.
La musique s’était arrêtée.
Celle d’ici, et celle de là-bas.
Alors oncle Michaël et tante Rebecca rentrèrent chez eux.
Hans marchait derrière eux.
Le temps de la fête était fini.
Il fallait grandir.
Devenir vieux, plus vite.
S’aguerrir.
Apprendre d’eux.
Apprendre à être l’un d’eux.
Compter les anniversaires.
Les jours, les années.
Et repartir.
Sous les étoiles de leur bannière.
Revenir Américain.
Mon trésor. N’avoir
Rien. Je veux bien, avec toi,
Le dilapider.
Je suis riche. Pauvre.
Je possède une fourchette,
Et un bol à soupe.