Jardin de nuit
Il a des allures de cimetière.
Ce vert-de-gris, le marbre des arbres.
Le silence de pierre des oiseaux.
Je reste sur le pas de la porte.
A la jointure.
Entre le chaud,
Et toutes ces peaux mortes.
Il a des allures de cimetière.
Ce vert-de-gris, le marbre des arbres.
Le silence de pierre des oiseaux.
Je reste sur le pas de la porte.
A la jointure.
Entre le chaud,
Et toutes ces peaux mortes.
La photo n’ est pas en couleur.
Nous n’ avons pas les bruits.
Les odeurs.
Les cris, la peur.
Les lèvres remuent mais je n’entends rien.
Vous parlez en silence.
Toucher du bout des doigts votre peau devenue mince.
Une feuille de papier.
Mes chers parents,
Papa,
Maman.
Si aimants.
Je vous dis si peu.
Et pourtant.
On n’écrit qu’aux survivants.
Aux abonnés absents.
Je l’écoute jusqu’à ce qu’il s’épuise.
Ce bruit lointain.
J’écarquille les yeux.
J’ouvre grand la bouche.
Pour entendre mieux.
Les bras ouverts, embrasser les cieux.
Mais le bruit s’ amincit et passe.
Comme un vieux disque, sur le plateau d’un phonographe.
Alors, je tourne la manivelle.
Ramona, Ramona.
L’avion repassera.
Je n’ai pas besoin de tendre mes papiers.
L’étranger sait d’où je viens.
J’ai ouvert la bouche.
Mon bonjour porte mes couleurs.
J’en ai honte parfois, quand un regard aigu le réduit à une macule.
Mon accent, porté comme une rouelle.
Et puis non, pensez ce que vous voulez.
Ma langue, sans mon accent, ce serait un doigt frotté au sang.
Un cuir lisse qui ne dirait plus mon empreinte digitale.
Je devrais dire.
Apamée.
Blanche.
Je devrais.
Le temple de Bêl.
Palmyre, je devrais dire.
L’odeur du laurier.
Les savonniers.
Se souvenir.
Et je me souviens de Hama.
Le fracas.
Le grincement.
Ses roues effroyables qui tournent sans trêve.
Le bois, l’eau.
Noirs.
Cauchemar.
Le ciel, ce soir, rouge, rose-grès, les îles Sanguinaires au-dessus des toits, l’embrasement d’une joue, puis tout s’apaise, du feu ne reste rien, l’idée d’une braise, une trace noire, un nuage qui s’assombrit.
On était tous là à guetter.
Derrière les vitres gelées.
Le grésil, le verglas.
Enfin, le soir.
Il s’est mis à neiger.
Une poudre piquante.
Alors Philippe m’a dit « On y va »
Le rassemblement, c’était devant le parvis de l’église.
Il en venait de partout, des comme nous.
Une génération spontanée de bonnets de laine qui tiennent trop chaud, et de moufles qui prennent l’eau.
Des fratries, des solitaires.
Christian, Thierry, Myriam.
Et Jacques, Francis, et Serge.
Direction.
La Volperschau.
La Volperschau, vous voyez, c’est ce grand trou, à flanc de butte, à l’orée de la forêt.
Une excavation énorme, un cratère lunaire.
Un vestige, enherbé, maintenant, depuis le temps.
Elle est loin, cette nuit du quatre décembre d’il y a longtemps, où mon petit village a été libéré.
Un jour de liesse sûrement.
Il a été totalement rasé.
Mais c’est du passé.
Et nous voilà tous, là, les petits-enfants, à jouer sur la bosse d’un dégât.
On ne disait pas encore collatéral en ce temps-là.
Ce soir-là, la Volperschau était une patinoire, et nous avions la lune pour tout réverbère.
Nous avions tous nos luges, des patins affûtés comme des rasoirs sur une carcasse de bois.
La composition du train était arrêtée depuis longtemps.
Les grands avaient étudié la chose soigneusement.
Philippe était le plus grand.
C’est lui qui guiderait.
Ensuite, il y aurait Christian, et Jacques.
Myriam et moi, on nous a intercalées dans le paquet.
Francis, et Serge, les pousseurs.
Thierry était le plus petit.
Alors on l’a installé comme un cornac sur le dos de Jacques.
Myriam et moi étions les seules filles.
Qu’y pouvions-nous, si les autres garçons n’avaient pas de soeur.
On avait peur.
Les luges se sont arrimées les unes aux autres.
Nos bras et nos pieds les solidarisaient comme des boggies.
Et ça a commencé à pousser.
De plus en plus fort.
Je crois que c’est moi qui y ai lâché la première.
Peut-être Myriam.
Nous deux, sûrement.
En même temps.
Le train a déraillé au bas de la pente.
On s’est fait engueuler.
Evidemment.
Il fut décidé ce jour-là, que les filles feraient luge à part.
Je déteste les sports d’hiver.
Fauve, et noir.
Un beau chien.
Docile.
Jusqu’à la blessure.
Ses crocs dans la pommette de mon frère.
On ne joue pas avec le collier d’un chien.
Alors, les cris.
Les aboiements.
Fuir dans la cour.
Et par la fenêtre, regarder.
Le sang, Philippe.
Le monde s’affaire autour de mon frère.
Et l’on m’oublie.
« Je suis là ! »
Je tape dans le carreau, et mon poing passe au travers du verre.
Moi aussi, je l’ai.
Ma blessure de guerre.
Une forêt ordonnée.
Corsetée.
Des fûts, posés sur un échiquier.
Une section des bois, comme dans un orchestre.
Par le quadrillage des allées, un air saturé.
Des arias somptueuses, l’odeur échevelée de la cox orange.
La bure grise d’une reinette, ses laudes murmurées.
Un tapis de haute lisse, où se mêlent, fil de trame, fil de chaîne, le musc à sa soeur la plus modeste.
Alors je pense à mon cognassier.
Mein Quittenbaum.
Libre de tout.
De ne pas être beau.
De ne pas être taillé au cordeau.
De ne sentir rien.
De partir de mon jardin.
Il ne tient qu’à ses racines.
De me quitter.
Peut-être pas.