Le haut cahier, page 3

Un banc de grands blancs, immobiles et immenses sapins posés comme os de seiche, requins à la verticale.
Dans les hauts bois, le rare piccolo d’un petit oiseau, le froid, un rou-rou bref, mirage de l’altitude, ici, un ramier ?
Mes bien très chers,
Il y a d’abord, translucides, rondes et grises comme des tranches de radis, les écailles-daikon vernissées du poisson, et je regarde filer ces lances argentées, je ne pêche pas…
A bientôt.
Votre A.K.
Quand je vous lis.
Et qu’un mot, plus haut qu’un autre, presque en relief, qui percerait presque le papier, de ces rondes-bosses qui accrochent le regard, « Je l’ai déjà vu quelque part », un mot, comme, aile, metar, crosse de fougère, un mot-battant-de-cloche, que je retrouve là, en votre enclos, échappé de mon bestiaire.
L’inverse.
Moitié-moitié, moitié, à l’intersection de trois ensembles, la forme du triangle, chaque coin, une frontière, et en ces trois points, non répertoriée, ni rectangle, ni isocèle, qui je suis, identique, et diffractée, la fraction, le tiers d’une fleur fanée de pissenlit.
Je suis du pays de.
Ne cherchez pas.
Tous, petits singletons, une rue, qui se perd, dans l’estuaire de l’étang, et ici, moins qu’une rue, un chemin, qui incise à peine la forêt.
Mes pays sont tout petits, quelques visages, des maisons, avec leurs arbres, leurs bouts de ciel, juste assez grands, pour en revenir, à temps, l’heure venue, « On mange, Mahlzeit » et tutti quanti, aurait dit ma grand-mère, qui était plus encore de partout, que je ne le suis.
Je suis de ma langue, velours-crochet, qui accroche tout ce qui traîne, de l’allemand, du français, du macaroni, et des terres qui vont avec.
Portrait avec ombres, chinese theater, guel, nit, sfumato.
Les bonbonnes, tressées d’osier, l’osier est tombé depuis longtemps, laissant, nues, les grosses ampoules de verre.
Sur l’une, un bouchon de liège, et un tampon de gaze, qui ne sent plus rien, il en va ainsi des gens, ils s’éventent, la substance du souvenir, qui s’effrite comme un parchemin antique, le rouleau d’une histoire, oublié au fond d’une jarre, au fond d’une grotte, il reste les vivants, au fond d’eux, ressacs d’une mer, morte, ou à peine vive et obscure, la mémoire.
Ça commençait en septembre, le rituel.
Pépé sort la brouette, le « Hoke », le crochet, et nous descendons, avec mon frère, et moi, dans la brouette ! vers le verger.
Ça cahote, Philippe pousse comme un dératé, Pépé marmonne, et nous voilà, parmi les mirabelliers.
Pépé crochète les plus hautes branches, et fait pleuvoir les mirabelles sur nos têtes.
« Mensch noch mol !, Regardez où vous mettez les pieds ! »
Philippe et moi, on écrase, on patauge, la marmelade sous les sandalettes.
« Pas les pourries, et pas de feuilles, guel ! »
Guel, ça veut dire hein, chez nous.
Philippe et moi, on a même baptisé notre grand-tante Marie « Guel, nit », « Hein, n’est-ce pas », parce qu’elle finit toutes ses phrases ainsi.
Là, nous sommes en décembre, aux alentours de la Saint-Nicolas.
Pépé est allé chez le gardien du chapiteau de l’alambic.
On va distiller.
Mémé a fait de la soupe de pois cassés, avec des saucisses fumées, le rituel.
On est dans la « Schnapsbout », la petite maison, à l’écart du village, parce que les phlegmes, ça pue.
Il fait chaud, la première coulée arrive ! tout le monde (parce subitement, il semble que le monde entier de tous les vieux du village s’est rassemblé ici), guette les premières gouttes, dont les seules vapeurs nous enivrent, mon frère, et moi.
Mon grand-père passe un gobelet sous le bec de cuivre, et goutte.
A ce stade, c’est encore infect, et il claque de la langue, en s’ébrouant.
Mais c’est plein de promesse, nous le lisons tous sur son visage.
« S’schmackt »
« C’est bon »
On dirait un bisou, en anglais, smack.