ce que vos yeux vairons

Mois : juillet, 2018

« Alice’s restaurant »

Enfant, je faisais ce rêve éveillé.
Le monde était vide, il n’y avait rien de vivant, je ne dis pas « plus rien », point d’apocalypse, point de morts, les parents n’étaient pas morts, juste absents, la jouissance absolue, je passais de boulangerie en boulangerie, de bocaux de bonbons en bocaux de bonbons, tout était pour moi.
Rien n’était à moi, dans ce rêve transparent, et puis quoi.
Les bonbons se paient au poids de la solitude, je le sais, maintenant.
Et je me goberge encore, être seul, ce sucre, jusqu’à l’hyperglycémie, et son ivresse.
Le jeûne, je vous écris.

La recette

C’est.
Une courgette, du persil, un oeuf, du fromage de brebis, du sel et du poivre.
C’est dans mon assiette.
Une croquette.
Pour tout le reste, il faut fermer les yeux, laisser monter les ingrédients les plus importants.

Le siccatif du sel, du vent, ça se mange, les yeux dans les yeux de la mer, des voix étrangères, la mer, les courgettes, ce n’est pas sorcier, on en trouve partout, des robes noires, des barbes centenaires, comme ces arbres vénérables, dont le tronc vrille dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, le vent, toujours, des couleurs, que seule la lumière peut faire pousser comme cela, crues, drues.
Une main, ses veines noires forment de petits tunnels sous la peau, me tend une assiette.
Trois croquettes, comme un triskell, une feuille de salade, un quartier de tomate.
Remonter le long de la main, passer la manche.
Voilà, le manque.
Le visage de la nonne, et derrière elle, un peu plus haut, un coin de mer, un trait, l’horizon, et le ciel.

La croquette que j’ai cuisinée, son goût de nulle part.

Petit maître

Ni transcrire, ni traduire, l’hymne.
D’ailleurs, en est-ce une.
Les frrr, vrrr, à quoi bon, la perfection du vent sur la forêt, frottole, et mon imitation, enfantine, peut-être que l’oreille d’un petit enfant, qui apprend à parler saurait capter avec justesse toutes les variations, les volte-faces, les pressions de l’air sur les feuilles, celles encore tendres, celles qui craquent, comme de la cellophane, dirait-il que cela n’est que du bruit, et qu’il ne faut pas faire dire à la forêt n’importe quoi.
Petit enfant.

Futur immédiat

Écouter les conversations, dans les petites cours de récréation, la recréation du monde, qui s’élargit, le langage, qui modèle, modélise les grandes inventions, « On dirait que », les rôles se distribuent, les enfants courent, en battant des ailes, il n’y a plus de gravité, une envolée de bonhommes stylisés, qui tournent lentement, ils savent, eux, les petits, que ces virgules noires dans le couchant, goélands à la Folon, ont d’abord été des papillons.

En dernier ressort

Mise en abyme, Géricault peint « Le radeau de la Méduse », mise aux abîmes, la terre est un bateau, tant de capitaines, de vents contraires, pour le démembrement, des fissures qui courent, à l’allure de l’éclair, où, le point de rupture, du chapitre des Pythies, attendre l’oracle, de la survivante, le râle ultime.

« Tout l’univers »

Darder le soleil, le temps de faire naître sous les paupières son négatif, un astre noir, qui papillonne, et se duplique, jusqu’à ce que la brûlure cesse, légère.
Je voudrais voir plus que le soleil, un au-delà de nébuleuses, de voiles, de gaze, gemmologie colorée d’amas globulaires.
Cosmogonie autour de ma chambre, quartz éphémère d’un feu d’artifice.
Du bout des doigts, « La lecture des pierres », de Roger Caillois.

Postes, télégraphes et téléphones

Rouge-bush, tout est latérite, l’air, et le sifflement des rhombes, le temps du rêve, les hautes termitières, je ferme les yeux, un monolithe, du grès-cathédrale, le vent ajoure ses premières colonnettes, la sieste ocre, le désert se forme sous les paupières, National Geographic, loin des chats, des fleurs, poésie des calendriers d’ici, et je les aime aussi, ils font partie de ma mythologie, pan du paysage de mon enfance.
Rêver des petits chats, noter.

Lutéine

Jpeg

Fondation

Bam, de terre effondrée, le désert, plane, court la plaine, buissons en sang, le temps des grenades, qui se fendent, sous le soleil, par les crevures, la pulpe, qui coule, sur le menton des cueilleurs, là-bas, la longue trace verte, forêt de pistachiers, qui serpente, jusque sous les murailles lisses d’une haute termitière, krach des chevaliers.
Non loin de là, le Stylite, la tête dans les nuages.

Les hirondelles

Kjökkenmödding, au sol, noir, et blanc, un parterre, projection des fientes, de bas en haut, Jackson Pollock, les oiseaux.