Doulce mémoire
Les tombes se bariolent
Comme oiseaux de paradis,
Kitège-Brigadoon
Drôle de songe, type E,
À la proue du capot gris,
Un nuage, assis
Le lent processus, de la gelée si sombre, qu’elle semble sang de groseilles, revenir en arrière, les doigts de ma mère, sur les fruits en cabosse, ses doigts qui s’ampoulent, à force, les fruits, aussi durs que des raves, et la bassine, qui bouillonne, dans la cuisine, une vapeur rose, sur ses joues, rosée de l’effort.
On m’appelle, je réponds « J’arrive ! »
Mais « Me voilà »
Dit d’une toute petite voix, un chuchotement flûté, anglaises et tulle d’une toute première fois, dimanche de rose aux joues, d’images pieuses, échangées autour des dragées blanches, et petites boules d’argent, dont le mercure craque sous la dent.
« Me voilà », nos sept ans, tout petits, devant qui.
Longtemps après, se sentir cendre, temple d’Abou Simbel, si petits, entre les jambes des géants, en haie, pagne et pschent, un clair-obscur, petite niche du naos.
Et demain.
La mer, tout se contracte, une joie de cabri bondissant.
Là où la terre penche, à tomber, le spectre des bleus, des gris.
Plongée dans un cénote Zao.
« Me voilà ! »
In petto.
Une étoile filante, et mes yeux se desillent.
L’été, le ciel, dilaté, et après le ciel, après, il y a quoi, derrière.
Les bonbonnes, tressées d’osier, l’osier est tombé depuis longtemps, laissant, nues, les grosses ampoules de verre.
Sur l’une, un bouchon de liège, et un tampon de gaze, qui ne sent plus rien, il en va ainsi des gens, ils s’éventent, la substance du souvenir, qui s’effrite comme un parchemin antique, le rouleau d’une histoire, oublié au fond d’une jarre, au fond d’une grotte, il reste les vivants, au fond d’eux, ressacs d’une mer, morte, ou à peine vive et obscure, la mémoire.
Ça commençait en septembre, le rituel.
Pépé sort la brouette, le « Hoke », le crochet, et nous descendons, avec mon frère, et moi, dans la brouette ! vers le verger.
Ça cahote, Philippe pousse comme un dératé, Pépé marmonne, et nous voilà, parmi les mirabelliers.
Pépé crochète les plus hautes branches, et fait pleuvoir les mirabelles sur nos têtes.
« Mensch noch mol !, Regardez où vous mettez les pieds ! »
Philippe et moi, on écrase, on patauge, la marmelade sous les sandalettes.
« Pas les pourries, et pas de feuilles, guel ! »
Guel, ça veut dire hein, chez nous.
Philippe et moi, on a même baptisé notre grand-tante Marie « Guel, nit », « Hein, n’est-ce pas », parce qu’elle finit toutes ses phrases ainsi.
Là, nous sommes en décembre, aux alentours de la Saint-Nicolas.
Pépé est allé chez le gardien du chapiteau de l’alambic.
On va distiller.
Mémé a fait de la soupe de pois cassés, avec des saucisses fumées, le rituel.
On est dans la « Schnapsbout », la petite maison, à l’écart du village, parce que les phlegmes, ça pue.
Il fait chaud, la première coulée arrive ! tout le monde (parce subitement, il semble que le monde entier de tous les vieux du village s’est rassemblé ici), guette les premières gouttes, dont les seules vapeurs nous enivrent, mon frère, et moi.
Mon grand-père passe un gobelet sous le bec de cuivre, et goutte.
A ce stade, c’est encore infect, et il claque de la langue, en s’ébrouant.
Mais c’est plein de promesse, nous le lisons tous sur son visage.
« S’schmackt »
« C’est bon »
On dirait un bisou, en anglais, smack.
C’est.
Une courgette, du persil, un oeuf, du fromage de brebis, du sel et du poivre.
C’est dans mon assiette.
Une croquette.
Pour tout le reste, il faut fermer les yeux, laisser monter les ingrédients les plus importants.
Le siccatif du sel, du vent, ça se mange, les yeux dans les yeux de la mer, des voix étrangères, la mer, les courgettes, ce n’est pas sorcier, on en trouve partout, des robes noires, des barbes centenaires, comme ces arbres vénérables, dont le tronc vrille dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, le vent, toujours, des couleurs, que seule la lumière peut faire pousser comme cela, crues, drues.
Une main, ses veines noires forment de petits tunnels sous la peau, me tend une assiette.
Trois croquettes, comme un triskell, une feuille de salade, un quartier de tomate.
Remonter le long de la main, passer la manche.
Voilà, le manque.
Le visage de la nonne, et derrière elle, un peu plus haut, un coin de mer, un trait, l’horizon, et le ciel.
La croquette que j’ai cuisinée, son goût de nulle part.
Ni transcrire, ni traduire, l’hymne.
D’ailleurs, en est-ce une.
Les frrr, vrrr, à quoi bon, la perfection du vent sur la forêt, frottole, et mon imitation, enfantine, peut-être que l’oreille d’un petit enfant, qui apprend à parler saurait capter avec justesse toutes les variations, les volte-faces, les pressions de l’air sur les feuilles, celles encore tendres, celles qui craquent, comme de la cellophane, dirait-il que cela n’est que du bruit, et qu’il ne faut pas faire dire à la forêt n’importe quoi.
Petit enfant.