ce que vos yeux vairons

Catégorie: air doux

Futur immédiat

Écouter les conversations, dans les petites cours de récréation, la recréation du monde, qui s’élargit, le langage, qui modèle, modélise les grandes inventions, « On dirait que », les rôles se distribuent, les enfants courent, en battant des ailes, il n’y a plus de gravité, une envolée de bonhommes stylisés, qui tournent lentement, ils savent, eux, les petits, que ces virgules noires dans le couchant, goélands à la Folon, ont d’abord été des papillons.

Postes, télégraphes et téléphones

Rouge-bush, tout est latérite, l’air, et le sifflement des rhombes, le temps du rêve, les hautes termitières, je ferme les yeux, un monolithe, du grès-cathédrale, le vent ajoure ses premières colonnettes, la sieste ocre, le désert se forme sous les paupières, National Geographic, loin des chats, des fleurs, poésie des calendriers d’ici, et je les aime aussi, ils font partie de ma mythologie, pan du paysage de mon enfance.
Rêver des petits chats, noter.

Voir

J’ai au creux de l’oreille, comme dans un reliquaire, la voix de ma mère, me disant.
« Siehst du, Laura ? »
Elle prononce Laoura, mais est-ce Lara ? autre chose, quelque incantation secrète.
Je ne m’appelle pas Laoura, se souvient-elle, jeune fille, de ce film de David Lean, Docteur Jivago.
Je me souviens de Varykino, de la maison prise dans les glaces.
La voix douce de ma mère, un air de tympanon, de balalaïka.
« Je vois quoi ? »

Les empreintes

Infini tapis de soie fossile ramené d’Italie, le trésor d’une maison, l’été.
Terrazzo usé jusqu’à la corde, lessive des années à grande eau, sa lisse mais dure, mais douce, mes pieds le cherchent, ils ne me demandent pas.
Ils me mènent là, dans l’embrasure de la fenêtre, voir au loin la poussière de blé sur les champs, la balle qui vole, on moissonne, je ne vois rien d’autre que ce nuage en suspension, ni tracteur, ni rien, pas de bruit, et mes pieds, au frais, dans ce carré d’ombre, où le soleil jamais ne paraît.
Je marche sur un bout de voûte céleste effondrée, ciel étoilé, je godille, la marelle entre le quartz et le mica, fraîcheur de fontaine dans la maison, le calme.

Trauermantel

Et soudain, ce qui d’ici, de la banquette de pierre, me semblait buisson de fleurs, se mit à bouillir, l’impression brouillée d’une image, dans une pièce d’eau, les boutons de fleurs, isocèles, un pli, une amorce d’origami, ouvrirent lentement leurs pétales, et se détachèrent, répondant à quelque mystérieux signal, défoliant le buisson, un nuage mouvant, couleurs sur le ciel d’un banc de papillons.

Grünewald

Voyage au pays des bocaux, des mots longs comme des phylactères médiévaux, et mystérieux, Stachelbeeren, Johannisbeeren, une bouteille, ventrue, comme une cornue, un liquide jaune, une liqueur, je cherche l’athanor, je reconnais l’écriture de l’alchimiste, sur les petits pots de confiture, je referme l’armoire, ses deux vantaux, repliés comme des ailes, un retable.
Je suis ailleurs.
Tout me le dit.

Sur la terrasse

Je pose une écuelle, dehors.
Bientôt, saunier du soleil, je viendrai recueillir, au fond de l’eau, un caillou d’or, mouvant, entre mes doigts, au gré des nuages, qui passent.

KArnaval

Près de mon oeil il volète, l’écu d’or, tonalité majeure du rai de lumière, qui s’enfonce dans un pli du voilage, un courant d’air, puis il s’immobilise.
Je bouge, et glisse mon front sous la tache blonde, j’enroule mon bras dans le rideau, sari, ceinture de passemanterie.

Tu, Du

Ailleurs ne figure sur aucune carte.
Programmer le GPS, refus d’obstacle, il ne comprend pas.
C’est un bout du monde, mieux, un bout de monde, une miette tombée par terre.
Ailleurs peut être partout.
Bien regarder par terre.
Autour de soi.
Le dé-paysement.
La langue étrangère d’un visage, du vent qui passe d’une autre manière dans les bois.

Der, die, das

Heureusement, il y a le genre adidas, quand on hésite.
Un ange passe.
« Il fait toujours beau, ici »
« Mais oui, die Sonne brille »
« Lunettes de soleil ? »
« Non, le soleil scheint »
Lazzi.