Quart, demi, trois quarts,
La cloche ne sonne plus
Les heures. Secouer le clocher, le maire, le curé, est-ce qu’on fait taire un phare
Le tromboniste
Mauve est un clown triste, sauve-
Toi ! Air de musique
Ça commençait en septembre, le rituel.
Pépé sort la brouette, le « Hoke », le crochet, et nous descendons, avec mon frère, et moi, dans la brouette ! vers le verger.
Ça cahote, Philippe pousse comme un dératé, Pépé marmonne, et nous voilà, parmi les mirabelliers.
Pépé crochète les plus hautes branches, et fait pleuvoir les mirabelles sur nos têtes.
« Mensch noch mol !, Regardez où vous mettez les pieds ! »
Philippe et moi, on écrase, on patauge, la marmelade sous les sandalettes.
« Pas les pourries, et pas de feuilles, guel ! »
Guel, ça veut dire hein, chez nous.
Philippe et moi, on a même baptisé notre grand-tante Marie « Guel, nit », « Hein, n’est-ce pas », parce qu’elle finit toutes ses phrases ainsi.
Là, nous sommes en décembre, aux alentours de la Saint-Nicolas.
Pépé est allé chez le gardien du chapiteau de l’alambic.
On va distiller.
Mémé a fait de la soupe de pois cassés, avec des saucisses fumées, le rituel.
On est dans la « Schnapsbout », la petite maison, à l’écart du village, parce que les phlegmes, ça pue.
Il fait chaud, la première coulée arrive ! tout le monde (parce subitement, il semble que le monde entier de tous les vieux du village s’est rassemblé ici), guette les premières gouttes, dont les seules vapeurs nous enivrent, mon frère, et moi.
Mon grand-père passe un gobelet sous le bec de cuivre, et goutte.
A ce stade, c’est encore infect, et il claque de la langue, en s’ébrouant.
Mais c’est plein de promesse, nous le lisons tous sur son visage.
« S’schmackt »
« C’est bon »
On dirait un bisou, en anglais, smack.
Il est mer, et rien
Ne le trahit, les algues
Ont poussé roseaux.
Nous sommes un pays de Galles, tout là haut, dans un repli, une encognure. Notre terre, comme un accroc, une fêlure, dans le coin d’un tableau. Nous parlons notre sabir, nos accents, coupants, nos ghettos les plus sûrs. Ici, le soleil tape, l’hiver tape, ce pays est une forge et nous dormons sur son enclume. Qu’y a-t-il de vert, de bleu ici, les yeux de nos pères, rougis, et noirs, revenus de la fosse, soutiers aux enfers.
La mémoire, sa menthe fraîche. Un Mentos qui craque sous la dent, pour avoir bonne haleine. Descendre au jardin, remonter les allées, les mains traînant leur chalut sur les plantes. Là, le buisson de menthe, son odeur de chewing-gum froissé. Remonter encore, remonter les années, la pente de la petite colline, la Drôme d’il y a loin maintenant, celle des premiers étois, Deek adossé à mon souvenir, à l’ombre du tronc d’un grand arbre, assis là, en ce milieu de juillet, peut-être à m’attendre, lui et sa pagaille de cheveux blonds, la menthe glaciale de son regard, le ciel ouvrait les yeux, et je me tenais là devant lui, pour la première fois.
La nuit éventrée,
Le jour naissant rugit sur
La dépouille. Solaire.
Je vis de l’autre
Côté de l’horizon, là
Où la terre devrait
Se courber à vos
Pieds, et ne fait qu’avaler
Votre souvenir.