ce que vos yeux vairons

Catégorie: écriture

Tous ces cierges brûlants et gras dans l’église de Kaunas, leurs fumées, vers le jubé.
Des fûts, des troncs de pierre ont poussé leurs frondaisons jusque sous la voûte.
Sur leurs aubiers, un Christ en mandorle, un chemin d’épines, une couronne de roi, aux pieds de ces arbres de marbre, un orant.
Ce qu’il psalmodie tout bas, et que je n’entends pas.

Quarte, quinte

Et la voilà, légère.
La fièvre, qui ne vous cloue pas au lit.
Enquiller, les jours, les nuits.
Traîner.
Tout est à demi.
Un ralenti.
Une cosse vide.
Le froid, entre la peau et le coeur.
Contenu.
Aux limites des couches supérieures.
Entre la peau et le coeur.
Comme s’il avait pitié.
Les os, épargnés.
Comme s’il faisait le distinguo.
L’engagement des Eparges n’aura pas lieu.
La fièvre.
Influenza.
Tourner cent fois autour de la tisane éventée.
Le tilleul a un goût de cendre et de carton.
En perce, le rhum qui ne réchauffe pas.
Écrire, se coucher sous le papier, sur les carreaux du plaid du canapé.
L’étang attendra.
Condoleezza.

Schwarzkalt

Je monte, l’étang.
Retrouver plus noir que tes eaux.
La lame d’un couteau qui tranche, à tort et à torrent, de la chair de grès, ses varices rouges dans le courant, des touffes de fougères, une paille de feuilles rousses et sèches.
L’hiver, là-haut.
La forêt se décharne.
Le froid, sa lèpre, tout tombe en morceau.
Puis viendra la neige.
Elle se posera, comme un pansement.
Plus d’ulcération, cette misère qui fait du vallon un écorché.
Un dément de Brueghel.
La neige mettra fin à l’infection.
La neige.
Tout s’apaise.
La neige, sa main douce, sur la forêt, ses écrouelles.

A celui dont il est de bon ton de ne pas prononcer le nom, sous peine de se faire laver la bouche au savon

Son nom.
Qui attise les passions.
Qui nous fait écrire, quel tour de force, celui que nous moquions, sa très grande faute, il parlait mal, d’ailleurs, savait-il au moins lire.
Ses cendres sont à peine tièdes, et nous les remuons avec un bâton, que nous le voulions ou non, nous en parlons.
Nous parlons de lui.
Il nous attire.
Il a chanté « J’oublierai ton nom »
Peut-être est-ce là tout ce que nous lui reprochons.
Que nous lui envions.
De mourir vraiment quand nous mourrons.
Et que de nous il ne reste rien.
Son nom, au néon, au frontispice d’un Panthéon.
Son nom.

Paralysie

La bibliothèque.
Ses travées, enfilades de rayonnages, d’un savoir sage, bien rangé, des volumes que je ne profane plus, une page cornée, un feuillet arraché, des livres-balises, comme autant de jalons, qui ne retiennent plus mon attention, le coeur ne s’emballe plus, la chamade a cessé.
Alors s’éloigner, trouver le passage vers autre chose, « Soumets-moi à la tentation ».
Comment est-ce, là-bas, l’enfer est-il juste l’envers du paradis.
Quiétude et inquiétude, le calme et son revers, Jean-qui-rit, Jean-qui pleure, Jean-qui-s’ennuie, et Jean-qui-lit.
Est-ce une soupente obscure, un rat court sur des grimoires, des codex, des rouleaux, ici, un crâne, un manuscrit mystérieux, à la recherche du Voynich perdu, est-ce cela, de la poussière, un squelette de carabin qui agite ses osselets, comme dans un train fantôme.
Ou l’enfer est-il aussi clair que le paradis, je suis le diable, et me censure, tous ces livres dont je m’interdis la lecture, la crainte de ne pas être à la hauteur, la peur du ravissement.
De ne jamais en revenir.

Autodafé

La cire d’une bougie
Qui fond, un visage, tableau
De Francis Bacon.

Ébénisterie

L’exercice.
Les gammes rêvées.
Se savonner d’abord les doigts, au jus, à la pelure d’agrume.
Une petite flaque de térébenthine sur le plateau du bureau.
Laisser boire un peu le bois.
Et laisser ses mains s’imprégner.
L’éventail des doigts, comme autant de mouillettes du plus particulier des parfums.
Passer de pièce en pièce.
Les encenser.
Tenir jusqu’à la fin de la journée, au moins.
Sans se laver.

Tenir

La suite

L’ennui.
Se déchausser sous la table juponnée.
Rassembler de la mie de pain, dans des boulettes molles, sculpter des camées, jouer aux billes sous le rebord de l’assiette.
Scruter l’horloge, son battant qui va l’amble, d’un pas lent de sénateur, les minutes, à reculons, la minute de Monsieur Cyclopède, je lui souris tout bas, à ce monsieur là.
Mon voisin grince des dents, il parle.
De quoi.
Je ne sais pas.
Son eau de toilette, qui m’incommode, lorsqu’il se tourne vers moi.
Retrouver l’asile de mon foulard, le nez sur mon tampon d’éther, je vous respire.
Vous êtes là.
Entre deux pans de soie.
Mon remède contre l’oubli.
Ma fumerie.
Et son opium.

Spade

Le vent froid qui fait gronder la digue.
Qui fait vibrer les haubans des roseaux.
Qui cisaille les ailes des oiseaux.
Étendre les bras, ouvrir le caban.
Chercher la portance, se faire delta.
Courir le long du goudron.
Abscisse, ordonnée, le tronc, les bras.
Je suis une croix qui se déploye.
Sur le tarmac de l’étang, je m’arrache.
Au sol, rien ne me retient.
Pas même toi.

Mi-temps

La fête, la fête.
Ses repas redoutés.
Repas de fête, le long ennui d’un après-midi, où l’on fait semblant d’écouter le babil importun d’un voisin, engoncé dans un vêtement trop neuf, dont les coutures rêches vous entament les chairs, où l’on boit de temps en temps, pour oublier la pluie et le beau temps du voisin, où le regard s’égare parfois vers le bout de la table, sur un visage inconnu, qui peut-être vous cherche. Et quand le visage se lève pour aller fumer une cigarette, vous le suivez.
Dehors, il pleut. Vous sortez une cigarette, et vous la laissez faire. Le silence, un briquet qui passe, pour toute conversation.