Ci-dessous, de quoi écrire
Ceci est une page blanche
Vous pouvez
Ecrire,
En faire un avion en papier,
Les deux
Du peu que lui dit René, Hedda ne garda pas la trace des mots. Elle savait déjà.
Elle conserva au fond de sa poche le mouchoir plié de leur petite musique.
Vint le matin.
Un petit matin, entre le gris et la fin de la nuit, le ciel n’avait pas encore décidé.
Il ne s’était pas encore mis au bleu.
Trop tôt.
Hedda était là.
Et bien avant elle déjà, René.
« Tu as le temps, Hedda »
Les préambules de René.
Ses phrases maigres, les adjectifs, pour faire joli, il ne connaissait pas.
Et elle aimait ça, Hedda.
Il ne lui parlait pas de la pluie ni du beau temps, pas de conversation de salon entre eux.
« Tu as dormi ? »
Hedda ne répondit pas.
Il répéta.
« Tu as dormi un peu ? »
« Un petit peu » dit Hedda
« Ton un peu, c’est quoi ? »
« Un peu, beaucoup, pas du tout ? »
Les yeux d’Hedda lui dirent ce qu’il avait besoin de savoir.
Des cernes creusaient le haut de ses joues.
« Combien de cafés ? » demanda René
« Beaucoup »
« Ne dis rien, René »
René ne dit rien.
Il commença à charger les sacs de ciment, l’avion s’alourdissait.
La carlingue était ballastée jusqu’à la gueule.
Une arche, et son lest de poussière à faire décoller.
Sans terre entourée
D’eau, juste fermer les yeux.
Le monde s’éloigne.
Que serait l’été
Sans sa face B, une saison
Sans hier. Morte.
Le Blenheim emplissait de toute sa carcasse le petit hangar. René et Max étaient à son chevet. Un grand vieillard maintenant silencieux. Hedda hésita. Ne s’approcha pas des deux hommes qui se penchaient sur les rouilles en pelade de la tôle. Elle retint son souffle. Elle n’aurait pas eu besoin. Le hangar grondait. Le vent s’était levé avec le jour et dispersait le murmure des voix sur les parois qui vibraient de tout leur acier.
« Ici rien n’est grand », dit René, « Elle se cogne aux murs, aux arbres, aux rives de l’étang. Emmène la sur les bords de la mer, Max. Laisse la entrer dans ton ciel, Hedda ne prend pas beaucoup de place »
« Elle est ici ? » demanda Max
« Oui, Hedda est chez nous » répondit René
Irène jeta un oeil à l’étage. Le haut de la maison était muet comme un tombe. Hedda dormait peut-être pour une fois.
Les yeux de Max, à la traîne de ceux d’Irène, et leurs têtes qui se levèrent lentement, l’une après l’autre.
La voix de René, comme une faux, un ordre qu’on ne discute pas :
« Laisse la »
Puis la faux se fit faucille:
« Viens avec moi au hangar, j’ai des choses à te montrer… »
René accorda à Hedda le temps d’une trêve.
La voix amincie
Par le temps comme une peau trop
Fine,un enrouement.
Lourde d’un mauvais sommeil conquis sur les franges du petit matin, Hedda se leva. Irène et René l’attendaient, silencieux. On fait du bruit, surtout quand on ne le veut pas. La porte qu’on ne retient pas et qui claque, le parquet qui grince là où il ne devrait pas. On fait des odeurs, le café qui fume et qui éveille les consciences des dormeurs, le feu dans le kachelofe, l’odeur du bois qui chauffe.
Et on ne peut pas contenir la rumeur du monde, les oiseaux, les premières voitures sur la route. On ne peut pas tout taire.
« Du café, Max ? », demanda Irène
Max acquiesça.
Les crocs du dernier de ces trois mots dans le pied d’Hedda.
Elle se figea en haut de l’escalier.