ce que vos yeux vairons

Catégorie: Max

Ecoute

Quoi faire pour arracher cette tunique de Déjanire qui la rongeait comme une lèpre.

Tout.

Elle avait tout tenté.

Comment faire pour oublier.

Elle avait tenté toutes les ascèses, toutes les lobotomies.

Rien.

Max était un poison lent.

Un poison plus violent que tous ceux qu’elle avait ingurgités, pour faire taire sa brûlure.

« Crève »

« Ou je crève »

Décibels

« Tu viens ou tu restes ? » Satan ne pipa mot. Elle versa de l’eau dans sa coupelle.

« Tu gardes la maison ».

Elle prit la direction de l’aéroport. Elle allait boire du bruit. Noyer son ennui.

Derrière la verrière, elle regarda les avions silencieux.

Puis sortit sur la terrasse. On la connaissait. On la laissa faire.

Un cargo en son envol.

Elle était Quasimodo.

Elle avait besoin du fracas de sa cloche.

S’assourdir jusqu’à ne plus rien entendre.

Jusqu’à ne plus rien attendre.

Lorsque ses tympans furent pleins d’un pus de bruit, elle retourna à la voiture.

Et rentra.

Le chat était toujours là.

 

 

 

Au coin du feu

Hedda et Satan.

Elle lui parlait allemand.

La langue des enfers.

Du paradis,

De la poésie

Des blessures,

Une langue

De combat.

 

Heimat

Dans un sac en papier.

Son pull déchiré.

Une ordonnance.

Des analgésiques.

« Quand vous aurez mal »

« Vous aurez mal »

René la trouva sur le pas de la chambre.

Elle attendait.

Il prit le chemin de Saulcy.

Il ne dit rien.

« Je ne reste pas » dit Hedda

Elle mit la chambre en ordre.

Récupéra Satan.

« Ramène moi à la maison »

« Laisse » dit Irène à René.

Elle prit le volant.

Hedda retourna en arrière.

L’Alfa

« Il y a un mois. »

« Tu n’étais pas là »

« Victor et elle ont eu un accident. Ils ont pris la petite route par la forêt »

« C’était après l’entraînement. On les attendait, Irène et moi » dit René

« La route était grasse, un verglas d’été »

« Hedda a été projetée dans le pare-brise »

« Pas foutue de mettre sa ceinture. Et l’autre, là, il conduit comme il vole. Un vrai manche… » cracha Max

« Hedda avait mis sa ceinture » dit René

« Tu ne me demandes pas comment elle va ? »

Pour apprendre à voler

La peur d’abord.
Tous les jours.
La cultiver.
Inoculer le poison.
Entretenir la plaie.
Dormir entre les draps
De son cilice.
La haler
Comme un cheval de trait,
Et creuser
Encore,
Toujours,
A la pointe
D’un soc
Forgé
A l’effroi,
Son sillon
Lourd
Et gras.
Et si la peur
S’efface.
Renoncer.
Et qu’un regret
Moins lourd
Que l’air
A un pied
Se noue,
Et s’attache
Le poids
D’une âme
Qui n’aura
Eu de cesse
De défier
La patience
Des cieux.

Le coup

René ne dit rien.
Il laissa venir.
Il laissa venir Max et son tumulte jusqu’à lui.
Il attendit.
Les peaux de Max.
Tendues comme une membrure.
Prêtes à rompre.
Tendues sur les mâchoires.
Les phalanges blanchies à la haine.
Le point de rupture.
La lézarde.
La fissure de la voix.
Un barrage mis en eau.
Et les flots de la rage.
Son exaltation à salir.
A sonner son adversaire.
« Quoi ? Hedda, Hedda, tu n’as que ce mot à la bouche. Tu ne sais pas ce qu’elle… »
Max ne finit pas son orage.

René ouvrit la bouche.
« Non. Toi, tu ne sais rien. » dit René
« Tu es le meilleur d’entre nous Max. Mais c’est tout »
« Tu es le meilleur. Tu voles très haut. Tu voles très bien. Tout le monde t’admire. »
« Mais que sais-tu d’Hedda ? »
« Tu ne sais rien. » dit René

« Quoi ? Mais tu sais qu’elle a voulu… » répondit Max
« D’ailleurs je l’ai un peu secouée. Fallait bien, sinon, Dieu sait ce qui se serait encore passé. Elle nous aurait fusillé le Stampe, et alors ? »

« Et alors quoi ? Une gifle et on règle tout ? » jeta René
« Tu voles bien, mais tu parles mal, Max » dit René

« C’est ça, défends la, allez ! » cracha Max
« Elle se fout en danger, et tu le sais aussi bien que moi ! »
« Tu lui passes tout, mais ce n’est pas un jeu ! Là haut, on n’a pas le droit à l’erreur, et toi, tu la laisses faire. Bon Dieu, René, ouvre les yeux ! »

« Je sais ce qu’elle vaut, Max » dit René
« Je sais ce qu’elle encaisse »
« Elle est loin d’être la meilleure, mais elle s’accroche, tu n’imagines pas »

« Ouais, C’est ça. » siffla Max
« Elle est nulle »

« Techniquement, elle ne t’arrivera jamais à la cheville, c’est vrai. » dit René
« Mais tu ne sais rien d’elle ».

« Tu te répètes, je ne sais rien, je ne sais rien. Et puis ? »
« Ce que je vois me suffit »

« Ah oui ? » répondit René
« Et tu vois quoi ? » demanda-t-il à Max
Max ne répondit pas.

« Tu t’es déjà demandé pourquoi elle ne nous accompagnait jamais le soir quand on va boire un verre au Stratus ? » demanda René

« C’est une bêcheuse, c’est tout. Elle fait bande à part. Je n’aime pas ça »
Le dédain de Max.

« Tu te trompes, Max » lui dit René
« Elle ne peut pas »

« Quoi, qu’est-ce qu’elle ne peut pas ? On n’est pas assez bien pour elle ? » jeta Max

« Elle ne peut pas traverser le pont. Pour aller de l’autre côté. »
« Au Stratus » dit René

« Mais qu’est-ce que tu racontes ? C’est quoi, ces histoires de pont ? Elle ne veut pas marcher à pied ? » ricana Max

« Hedda a le vertige »

Au pied du mur

L’air vibrait.
Suspension des souffles.
Des yeux qui se jaugeaient.
Et les mots vaches.
Les phrases lancées comme des haches.
Là où la chair était tendre.
Là où cela ferait mal.
Les mâchoires de Max.
Des os, des rasoirs qui craquaient.
« Eh bien, vas-y ! Vas-y ! »
Et il la poussa.
« Mais vas-y ! Montre ce que tu sais faire ! »
Un pas en arrière.
Hedda.
« Tu fais moins la fière, hein ? »
« Tu sais ce qui t’attend là haut ? »
« Qu’est-ce que tu crois ? Que tu vaux mieux que nous ? »
« Crashe-toi ! Et bon débarras ! »
Avant que la main ne parte, et ne trouve sa joue.
Hedda recula encore d’un pas.

Breitling 1949

Du temps où rien ne comptait.
Celui où ils furent eux.
Un et une.
Deux.

Le choix de la montre.
Hedda mit du temps.
Prit du temps pour trouver celle qui conviendrait.
Défilèrent les heures, les chronographes compliqués.
Des montres lourdes.
Trop maquillées.
Des montres de conquérants.
Elle voulait juste une montre de pionnier.
Une montre simple.
Un cadran.
Un bracelet.
Une montre d’honnête homme.
Puis elle la vit.
Cadran noir.
Bracelet noir.
Une montre furtive.
Discrète.
Mais pas timide.
Alors elle écrivit.
Et l’acheta.

Une semaine plus tard, vint le paquet.
La montre.
Dans une boîte de bois noir.
Et la lettre qui l’accompagnait.

Chère Madame,
J’espère que la montre répondra à votre attente.
Un bref de son histoire :
J’avais 15 ans (j’en ai 78 !) quand j’ai reçu cette montre des édiles de la ville de Genève comme récompense à ma victoire aux championnats de Suisse Romande de Judo.
Depuis, elle a été correctement entretenue, mais je ne la porte plus, et j’espère qu’entre vos mains, elle continuera à « vivre »
Agréez, Madame, l’expression de mes respectueux hommages.

                                                                            M.N.

Hedda.
S’installa à son bureau de bois.
Choisit un papier épais.
Un beau papier.
Un timbre de collection.
Un timbre pour remercier.
Et elle remercia, les yeux brouillés.
Elle assura le passeur qu’elle essaierait d’être à la hauteur de l’héritage.
Et qu’elle garderait la montre.
En prêt.

Vendredi

Le froid allait bien au parfum.
Il le contenait.
Comme une plante invasive dans son pot.
Il retenait ses racines contre une peau.
Elles ne se déployaient pas en dehors de leurs frontières.
Et restaient au chaud d’une femme grelottée.
Ainsi Hedda.
Son Habit Rouge.
Mince pelure contre le vent et ses glaces.
Max posé sur sa peau.
Comme un suaire.
Nul sur l’île, nulle sterne, nul fou de Bassan ne savaient que vivait parmi les rochers un autre habitant.
Un passager clandestin.
Un parfum de paradis.