ce que vos yeux vairons

Catégorie: Mon père

Avantage en nature

Montagnes noires que
Papa rentrait à la cave
Je vide ma mine

Papa garde sur sa
Chaudière à fuel un drageoir
De verre taillé

Dedans, trois baies noires,
Fruits de la peine des hommes.
Dernière remontée

Saübern. Zaubern

Bleus noirs de travail
La peau des pères ruisselle, sauf,
Autour des yeux. Khôl

Juste ce qu’il faut

Parents, ni poètes,
Ni oiseaux, arbres-boutants,
Substance des mots

« Que voyez-vous, Carter ? »

Des panneaux, rectangulaires, marron, blanc, servants d’autel, leur bure de métal pointée vers une merveille.
Et je me suis émerveillée, toujours
Saint-Riquier, Candé, pupilles écarquillées,
Cher pays, livre d’heures, enluminures, des pierres, les gens, tout est doux.
Mais mon pays.
Au bord de l’autoroute, un panneau, marron et blanc, sur une joue, un talc noir, de la chair, contre de la pierre, chez moi, on passe, on ne s’arrête pas pour un monument.
Le trésor est différent,
Une gueule, noire je l’ai déjà dit.
Ne t’arrête pas dans mon pays, je ne partage pas.
Les yeux bleus, des yeux de pharaon passés au khôl, des bras de père aussi puissants que des troncs, il ne peut rien t’arriver.
Lande du roi Arthur, as-tu déjà vu se former un cercle de chevaliers, autour de la dépouille d’un pair, et entonner, les poings serrés, blanchis à la peine, l’au-revoir pour un compagnon,
vieux cheval, spectre du fond du trou.
« Glück auf »
Les hommes pleurent, et la terre tremble.
Détourne-toi, chez moi, on enterre les carnes.
Comme des rois.

Illusion d’optique

Tout est question d’angle, de distribution de la lumière, un épais verre de mineur, café marron, sucre en ciment, sa taille diamant, et la cuillère de gros fer, ouvrir, baisser le volet, jeu de rideau, laisser le soleil faire, autour, sur la table, lettrines dansantes, attendre, un rayon sorti du prisme, Arcopal, arc-en-ciel, et le verre devient sulfure, cristal de Saint-Louis.

Les houillères

Les soubresauts, ceux de l’air.
Violents, l’ozone, la cordite, la chair entrouverte de l’orage, l’intime d’une odeur, absolue, les nuages, lourds, vraquiers noirs que le vent pousse, et le danger.

Quatre décembre

Dans les rues, plus de lumière depuis longtemps.
Il n’y a plus de rue.
Sous les toits, les décombres et le froid.
Et mon père, une balle orange à la main, entre les panzers.
Une balle lancée d’un char.
Le goût de la guerre, et d’un agrume écrasé.
Mon père de cinq ans a pleuré.
Que savait-il des orangers.
Les ballons ne se mangeaient pas en ce temps-là.

C’est là

Nous sommes un pays de Galles, tout là haut, dans un repli, une encognure. Notre terre, comme un accroc, une fêlure, dans le coin d’un tableau. Nous parlons notre sabir, nos accents, coupants, nos ghettos les plus sûrs. Ici, le soleil tape, l’hiver tape, ce pays est une forge et nous dormons sur son enclume. Qu’y a-t-il de vert, de bleu ici, les yeux de nos pères, rougis, et noirs, revenus de la fosse, soutiers aux enfers.

Sainte Barbe 1944

Une libération

Rue du 4 décembre

L’orange de Noël.
Mon père joue
A la balle,
Que sait-il
Des oranges,
Lui qui sait
Tout d’autres
Balles,
Celles qui sifflent,
Celles qui firent mal.
L’orange jetée
Comme un confetti,
Depuis un char
Qui n’avait rien
De carnaval.
Petit ballon
Américain.
Il a pleuré
Me raconte-t-il
Encore aujourd’hui,
Quand ce qui
Pour lui
N’était pas
Un fruit
Dans sa main
S’est écrasé.