Licht, grau

C’est un rectangle, en pente douce, peut-être la seule chose douce ici, le très vieux cimetière, avec de très vieux morts, la mousse remplit les noms en creux sur les stèles, et le grès fond, peu à peu, les tombes tombent, dessous la terre, les morts se recroquevillent, jusqu’à ne plus laisser trace d’eux, et le terrain s’affaisse, les pierres se couchent, l’été, une paillasse d’herbes hautes, l’hiver, dur, un châlit, la terre brune.
Et les pierres redeviennent cailloux, chapelure des os, tous les morts, depuis longtemps, ont poussé entre les branches du très grand arbre qui vit ici.
Une vigie, un phare de bois, lanterne ultime, un grand chandelier, dont blanche, chaque fleur au printemps est une goutte de cire prête à s’enflammer.
Un fond vert bouteille, où se reflètent les sapins, aux pieds des sapins, rien, le thalweg, puis la plaine, immense, des tours de grès, chiens de faïence, des deux côtés de la plaie, la même enfance, pousser l’escarpolette, rocking on the schaukelchaise.
Je regarde des photos, il n’y a rien d’autre à faire.
Noirs et blancs, mon regard, l’histoire.
Il y a la pudeur de la distance, de l’autrefois, on parle à ces visages à voix basse, et on espère, qu’une joue rosisse, que la brise soulève une mèche, on frotte, les lèvres ne bougent pas, si la photo était en couleur, il y aurait encore un peu de chair.
Hans, Peter, et Rosa.
Vous n’êtes pas morts bien longtemps.
Le temps de vous trouver, et vous voilà papier.
Ma mémoire est une urne, vos cendres ont fécondé un grand arbre, dont on fera peut-être une pâte, un grand chandelier.
HansPeterRosaetAaron.
Jevousnoueparleprénom.
Je vous bottelle, vous mon fagot.
Pour ne pas que vous vous perdiez.
Vous, l’histoire, mon histoire, j’aurais pu vous inventer.
Vous êtes hier, et aujourd’hui, histoires de rien, sur les mers, d’autres saccages, d’autres fers, frères galériens, la mer.