ce que vos yeux vairons

Catégorie: écriture

Voir

J’ai au creux de l’oreille, comme dans un reliquaire, la voix de ma mère, me disant.
« Siehst du, Laura ? »
Elle prononce Laoura, mais est-ce Lara ? autre chose, quelque incantation secrète.
Je ne m’appelle pas Laoura, se souvient-elle, jeune fille, de ce film de David Lean, Docteur Jivago.
Je me souviens de Varykino, de la maison prise dans les glaces.
La voix douce de ma mère, un air de tympanon, de balalaïka.
« Je vois quoi ? »

Hier, au soir

Je regarde, d’un rouge sang qui coagule, le soleil à son couchant ?, les tropiques, trop loin, et la mer, aussi, qui recueillerait, ici, cette paraison, et ses bouillons, au moment de fondre, pour la nuit, dans des flots fumants.
Ici, sur un mur, une lithographie, pour seul astre, je la touche, Zao Wou-Ki, mon doigt, mes yeux, je prends feu.

À B. A.

Merci, à celle qui
Se reconnaîtra ici,
« Lire, dit-elle », la lire.

La rencontre, le chemin

Je suis à la surface, celle des choses, il faut être lourd de quoi, de quelles expériences, de quelle histoire, de quelles années, pour se laisser couler vers un intime humain, toucher plus loin, que la chair d’une phrase, toucher du doigt, un autre doigt, résister, ne l’inclure, comme un insecte, à la goutte d’ambre qui se fige là.

Illusion d’optique

Tout est question d’angle, de distribution de la lumière, un épais verre de mineur, café marron, sucre en ciment, sa taille diamant, et la cuillère de gros fer, ouvrir, baisser le volet, jeu de rideau, laisser le soleil faire, autour, sur la table, lettrines dansantes, attendre, un rayon sorti du prisme, Arcopal, arc-en-ciel, et le verre devient sulfure, cristal de Saint-Louis.

La rencontre

Je vous offrirais un arbre ? J’aimerais.
Lequel.
Un saule, un peuplier, attendez.
Demander à la forêt, au boqueteau, aux rives du marais.
Lequel d’entre eux, se donnera, bien avant que je ne le fasse.
Qui ? est un arbre.

Les empreintes

Infini tapis de soie fossile ramené d’Italie, le trésor d’une maison, l’été.
Terrazzo usé jusqu’à la corde, lessive des années à grande eau, sa lisse mais dure, mais douce, mes pieds le cherchent, ils ne me demandent pas.
Ils me mènent là, dans l’embrasure de la fenêtre, voir au loin la poussière de blé sur les champs, la balle qui vole, on moissonne, je ne vois rien d’autre que ce nuage en suspension, ni tracteur, ni rien, pas de bruit, et mes pieds, au frais, dans ce carré d’ombre, où le soleil jamais ne paraît.
Je marche sur un bout de voûte céleste effondrée, ciel étoilé, je godille, la marelle entre le quartz et le mica, fraîcheur de fontaine dans la maison, le calme.

Veillée d’armes

La touffeur, le vent, comme un foehn, chaleur de sèche-cheveux, les oiseaux se taisent, espèce après espèce, le dernier à résister, le merle, et le ronflement des voitures climatisées, de la rue monte une odeur de pierre poussiéreuse. Une grosse goutte de pluie, lustrale.

Électricité statique

Le ciel, jusqu’alors doré et presque blanc, à force de soleil, se trouble maintenant, du bleu-thé, aux nuages pu’er.
Je file, des forces formidables se rassemblent à la surface de l’étang.

Temps de pose

La cuisine, de nuit, le volet, entrouvert, et la crémone, qui retient la fenêtre de claquer, la maison, de tous ses pores, éclose sur la rue, les rideaux tirés, comme des mèches de cheveux coiffés derrière l’oreille, je formule des voeux, « Que la maison vire de bord », et se mette vent debout, du courant d’air, sur les noyaux abandonnés sur la table, un petit tableau, une assiette de cerises, une tache de jus, où s’abreuve un insecte, le ressort de sa trompe, comme un petit anneau de chair forgée, le vent la remue, et la nuit continue.